Témoignage d’un surdoué (4/4) : le retour du « gosse malheureux et stupide »

Chroniques Travail

Dernière partie de notre série « Témoignage d’un surdoué ». Après son enfance, sa scolarité et son expérience de la fac, Laurent H. raconte le début de sa vie professionnelle. Et son retour sur les bancs de l’école.

Témoignage d'un surdoué
Difficile expérience de la haute cuisine pour Laurent H. (Photo : Michael Browning – https://stocksnap.io/photo/0HCMIT272C)

Ayant eu un bac hôtelier j’étais capable de trouver facilement du travail, et j’ai tout de suite mis la barre très haut. Second de cuisine dans un restaurant étoilé de ma région. A 18 ans c’est un défi quasi impossible… J’avais quitté le lycée hôtelier presque un an avant et il m’a fallu me mettre au top niveau assez rapidement sans pouvoir pratiquer. Dur de jouer au Robuchon, en mangeant des pâtes toute la semaine…

J’ai quand même foncé, me mettant au défi de repousser les limites. J’ai tenu deux ans et demi. Mais au prix de sacrifices énormes et de l’amputation de toute les libertés que j’avais acquises précédemment. C’était comme retourner en enfer ! En prendre plein la tronche. Dix heurs par jour. Six jours par semaine. Un un chef autoritaire et viscéralement sadique… Un chef si bien renommé qu’il avait même le droit de vous pourrir la santé, le moral et votre bienveillance… Il vous jetait une corde pour vous inciter au suicide lorsqu’il lisait de la détresse sur votre visage, par exemple. Bref la crevure narcissique par excellence ! Mon père c’était de la rigolade à côté de ce monstre-là. Lui était intouchable et moi en position délicate car je servais de fusible pour protéger mes collègues de mon plein grès. Je croyais bien faire.

Urgences, licenciement et état dépressif

Je gagnais très bien ma vie et j’avais des projets pour un « mini moi ». Résultat : j’ai supporté ce qu’un homme peut supporter dans les limites les plus extrêmes avant la folie irréversible. Et je peux vous dire que ce n’est pas donné à tout le monde de toucher cette limite… Croyez-moi ! Etchebest est un chaton qui miaule en comparaison des monstres qui peuplent les cuisines de luxe.

Un jour, ce type s’est déchaîné sur moi une énième fois et j’ai fini aux urgences : 21 de tension, deux semaines d’arrêt et une visite de la médecine du travail car j’avais dénoncé ce qui se passait pour protéger les collègues. S’en est suivie une éruption émotionnelle ultra violente. J’ai éclaté littéralement en mille morceaux. J’avais trop joué avec le feu et ça me pétait à la tronche. Mes collègues m’ont lâchement tourné le dos pour ne pas perdre leur taf. On m’a remercié avec un licenciement à l’amiable puisque mon chef voulait un nouveau punching-ball. Ma santé était redevenue fragile : opération des deux jambes, plus d’un an de rééducation. Et me voilà sans activité, tournant sur moi-même comme une âme en peine.

J’ai fait vivre un enfer à ma compagne. Pas tant à cause de mes crises de colère, mais plutôt à cause de mon état dépressif, voire suicidaire. Cela la terrifiait. J’étais capable de tout et à n’importe quel moment. La détresse était si intense que je n’arrivais pas à avoir une seconde de tranquillité. Le petit juge intérieur hurlait tandis que mon alter ego faisait son retour pour compenser la balance et me maintenir dans un minimum de dignité.

« Recommencer à faire ce que je fais le mieux : apprendre »

Le conflit était de retour et j’avais échoué à me faire justice. En moins de deux mois, le gosse malheureux et stupide a resurgi et envahi absolument toutes mes pensées. Et ça me rendait malade de ne rien pouvoir faire. J’étais retourné à la case départ. Comme si tout ce que j’avais fait auparavant ne s’était jamais produit. Le masque reprenait sa place. Mon visage et, à l’intérieur, je mourrais à petit feu. Nouveau séjour en hôpital psychiatrique… Consultation avec un psy deux fois par semaine… On m’a alors diagnostiqué bi-polaire, puis borderline. Enfin, ils m’ont tout collé sur la peau. Je me suis sorti de ce mauvais pas en arrêtant de me considérer comme pathologique.

Alors j’ai recommencé à faire ce que je fais le mieux : apprendre. J’ai passé deux CAP en candidat libre : plomberie et petite enfance. J’ai fait une école d’aide-soignant d’où je suis par contre sorti au bout de 4 mois, écœuré par ce que le service publique allait devenir ainsi que le niveau du personnel qu’on lâche dans la nature. J’ai été vraiment déçu. Je voulais faire une fac de médecine, sur conseil d’une de mes profs qui avait compris que je voulais tout savoir. Mais je n’en ai pas eu les moyens.

J’ai connu ensuite une expérience d’intérimaire pendant 2 ans où j’ai pu découvrir beaucoup de métiers différents (j’ai toujours triché sur mes cv) pour enfin revenir dans la restauration par besoin de défi et d’adrénaline. Par ailleurs, je me suis séparé de ma compagne et j’ai décidé de partir à l’étranger pour tenter ma chance en tant que chef de cuisine.

« Le monde du travail change en France »

Désormais, je vis aux Baléares sept mois dans l’année. Les reste du temps, en hiver, je fais de l’intérim dans ma région. Ma vie est plus active et variée. Je pars à l’aventure à chaque fois et finalement c’est ça qui me motive. J’ai découvert qu’il ne fallait pas que je prévoie et que je laisse la vie sans chercher le contrôle et ça va beaucoup mieux comme ça.

Apprendre c’est mon fil. Alors je me jette dans l’inconnu et ça me force à développer mes talents beaucoup rapidement. Je suis actuellement en attente pour repartir au soleil. Mais cet hiver, j’avoue que j’ai eu un mal fou à travailler. Le monde du travail change en France. Et j’ai comme l’impression que ça ne va pas dans le sens d’une amélioration. Alors, j’irai m’installer ailleurs très certainement et définitivement. Les mentalités ici sont très négatives en comparaison de l’Espagne ou de l’Australie.

A l’étranger, je m’insère beaucoup plus facilement car je suis en difficulté (langue, cuisine, personnel de partout autour du monde, on parle 3 langues au boulot lol). Ce qui fait moins ressortir mon côté « je maîtrise tout facilement ». Finalement je ne suis pas pris pour un surdoué mais quelqu’un qui travaille bien. Je vais très certainement changer de métier encore et encore. J’estime qu’il faut tout essayer. En tout cas pour moi ça a marché plus ou moins car la contrepartie c’est que je bouge tout le temps. Je n’ai pas une vie posée.

Laurent H.

Retrouvez l’ensemble de la série « Témoignage d’un surdoué » de Laurent H. (4 parties)

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